24 mars 2026

Entre création et préservation culturelle : trois artistes atikamekw dévoilent l’art de protéger leur savoir

Par Rédactrice invitée

Écrit par Vityanne Laloche, dans le cadre du cours Pratique de la rédaction dans les médias sociaux de l'UQTR

Chez plusieurs artistes atikamekw, la ligne est mince entre ce qui peut être montré et ce qui doit être préservé. Comment peut-on créer à partir de ces sujets sensibles? De quelle façon exprimer sa culture sans trahir sa communauté?

Eruoma Awashish, Jacques Newashish et Wikwasa Newashish viennent d’un monde où l’art transmet autant de choses qu’il en cache. Chacun d’eux s’efforce de trouver un équilibre entre le respect des aînés, la peur de l’appropriation et le désir de faire résonner des savoirs fragiles. Ils révèlent une vérité : parfois créer, c’est aussi savoir quand se taire.

Pourquoi certains savoirs autochtones sont-ils sensibles à dévoiler?

Dans les communautés autochtones, il y a des savoirs traditionnels qui nous font baisser le ton, des bribes précieuses qui se transmettent en chuchotant. On entend parfois : « ne le répète pas trop », comme un conseil avisé. Certains enseignements sacrés sont gardés secrets. Considérant que les Premières Nations ont été dépossédées de leur territoire, coutumes, et langues, l’artiste Eruoma Awashish se confie avec justesse : « Maintenant, ce qu’il nous reste, on veut le garder. C’est normal que les gens soient prudents. »

Dans plusieurs communautés, certains savoirs sont considérés comme sacrés ou dangereux s’ils tombent entre de mauvaises mains. Ils ne sont pas confiés à tous. Des cérémonies, des plantes, des histoires ancestrales demeurent protégées des regards extérieurs. Les aînés se souviennent encore des vagues d’anthropologues qui venaient dans les villages pour étudier les modes de vie, sans toujours demander l’avis des habitants. Pour beaucoup, ces études ont été vécues comme un vol. Par la suite, des cas d’appropriations et de marchandisations culturelles ont poussé les aînés à retenir certains savoirs.

Eruoma Awashish © Nadya Kwandiben

Eruoma Awashish : l’art d’évoquer les pratiques spirituelles autochtones

Eruoma Awashish est une artiste multidisciplinaire atikamekw originaire d’Opitciwan en Haute-Mauricie. La peinture, les installations et les performances sont quelques-uns de ses moyens d’expression. Eruoma est reconnue pour intégrer des éléments sacrés dans ses œuvres. Pour elle, la clé réside dans l’évocation plutôt que dans l’explication.

En 2017, Eruoma participe à un projet qui s’appelle le Laboratoire Déranger, réunissant 7 artistes autochtones. Avec Marie-Pier Ottawa et Jani Bellefleur-Kaltush, elle aborde un sujet tabou dans les communautés, le Kosapitcikan, « ce que les anthropologues ont appelé la tente tremblante ».

Cette œuvre, exposée au Musée des beaux-arts de Montréal, porte un titre bilingue, en innu-aimun et en atikamekw. Malgré les demandes insistantes de la commissaire des Beaux-Arts, les trois artistes ont refusé de traduire l’œuvre en français. Traduire littéralement le Kosapitcikan, c’était lever le voile qui le protégeait. En refusant, « on se préservait, on se donnait le droit de garder des choses juste pour nous, les Autochtones », explique l’artiste.

Ce qui est important dans la démarche d’Eruoma, c’est d’offrir une expérience aux visiteurs allochtones, sans pour autant tout leur expliquer, sans leur montrer littéralement comment se déroule la cérémonie. Les Autochtones venus visiter l’exposition comprenaient les références, « ceux qui savent savent ». Pour Eruoma, le secret est une forme de résistance culturelle.

Kushapetshekan / Kosapitcikan – Épier l’autre monde © Eruoma Awashish, Marie-Pier Ottawa, Jani Bellefleur-Kaltush

Jacques Newashish © Christine Berthiaume

Jacques Newashish : se fier à son instinct pour protéger les enseignements

Jacques Newashish est un artiste atikamekw de Wemotaci, il s’exprime à travers la peinture, la sculpture, en plus d’être conteur et acteur. Dans sa démarche artistique, il s’inspire des légendes et des traditions autochtones. Jacques est reconnu pour être un artiste engagé qui allie revendication et spiritualité.

Les plantes médicinales sont encore un sujet tabou aujourd’hui pour la communauté quant à savoir comment les utiliser plutôt que seulement les connaître. « C’est le respect de la plante, la bonne façon et le moment de la cueillir, c’est ça qu’ils veulent protéger ». C’est un moyen d’éviter une production industrielle.

Ni kaki tackakwan © Jacques Newashish

Jacques explique qu’il inclut les plantes médicinales dans ses œuvres, mais que jamais il ne les nomme ou explique leur sens. Certaines personnes, plus « traditionnalistes », ne sont pas très ouvertes à l’idée d’utiliser ces symboles traditionnels dans des œuvres. « C’est comme si ça ne nous appartenait pas, comme si ça appartenait à la nation », explique Jacques.

L’artiste utilise ces symboles pour les réactualiser : « avant on les mettait sur les paniers d’écorce, les canots, maintenant on les met dans des tableaux ». Pour lui, c’est une façon de perpétuer ces symboles. Utiliser des éléments sacrés pour un artiste autochtone demande une grande réflexion sur le message qu’on veut transmettre avec les symboles. Il faut savoir justifier la démarche artistique. Pour Jacques : « C’est comme un instinct, il me dit non, ça je ne peux pas. Je ne peux pas l’expliquer ou le montrer. C’est instinctif ».

Wikwasa Newashish Petiquay © Caroline Tousignant

Wikwasa Newashish : disséminer les savoirs pour les garder vivants

Wikwasa Newashish Petiquay est une artiste atikamekw de Manawan ayant étudié en art au cégep et à l’Université de Trois-Rivières. Apparue dans le drame Soleil Atikamekw de Chloé Leriche, Wikwasa Newashish est également adepte de l’art numérique, expérimentant la vidéo et la photographie.

Elle partage sa vision singulière du processus : « Moi, ma démarche dans mon art, c’est de faire un peu comme Voldemort avec ses horcruxes. Je dissémine en secret plein d’apprentissages que j’ai eus au courant de ma vie, comme le travail de l’écorce, les contes et légendes, les histoires du temps où nos ancêtres étaient encore nomades. » Elle les cache ainsi dans ses œuvres pour les préserver. De cette façon, elle les intègre, les garde en mémoire tout en permettant à quelqu’un de se rappeler un savoir déjà appris. Wikwasa réinvente aussi des techniques traditionnelles, comme la confection de paniers d’écorce, wikwamotai.

 

 

© Wikwasa Newashish Petiquay

Dans l’une de ses œuvres, elle en reproduit un avec du revêtement de plancher en linoléum. En regardant le panier, un visiteur autochtone reconnaîtra la technique sur l’objet factice. L’art de Wikwasa est un espace qui porte les traces subtiles de la mémoire. En tant que jeune artiste, il est plus ardu de savoir mettre ses limites entre ce qu’on peut dire et ce qu’il est préférable de retenir. Elle confie sur le ton de la rigolade : « Ça fait peur de partager des informations qui pourraient être jugées secrètes par des aînés. »

Reliés par la responsabilité du savoir

Ce qui unit ces artistes, c’est la frontière délicate entre ce qu’on peut dire et ce qu’il faut préserver. Ils portent une responsabilité envers les aînés et envers leur communauté. La création devient un espace d’expression où l’on transmet sans exposer, où l’on suggère sans dévoiler.

Ils rappellent que certains enseignements ont survécu grâce à ces zones d’ombre. Mais Jacques Newashish se prononce : « Peut-être qu’un jour il va y avoir un jeune artiste qui va oser aller plus loin. »

Envie de poursuivre sur le sujet ? Découvrez 7 artistes autochtones d’ici.

Sources : Eruoma Awashish et al., (2017), Awashish, E., Ottawa, M., Bellefleur-Kaltush, J. (2017). Kushapetshekan / Kosapitcikan – Épier l’autre monde. [Installation], Musée des beaux-arts de Montréal, Montréal, Canada. Descriptif de l’ONF, Vidéo de l’œuvre.

 

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