7 mai 2026

La drag au pays de la drave : Gabry Elle et Trashy la Drag racontent l’art de performer en région

Par Marjolaine Arcand

De l’extérieur, ce petit bungalow trifluvien cache bien son secret. Rien ne laisse présager qu’au sous-sol se trouve un espace à mi-chemin entre l’atelier de couture, la loge de cabaret et le capharnaüm créatif. Des rails ploient sous une montagne de résille et de paillettes, de lamé et de lurex. Un désordre organisé où cohabitent talons vertigineux et perruques colorées avec, en son cœur, la pièce maîtresse : un buste de silicone.

Francis Boisvert nous ouvre grand les portes de son antre — les coulisses où l’homme s’efface pour laisser place à la reine. « Bienvenue dans ma drag room », lance celui qui incarne Trashy la Drag depuis près d’une décennie.

Francis Boisvert incarne Trashy la Drag depuis près d’une décennie. © Alexis Carrier

Reine de région

Figure connue de la scène drag à Trois-Rivières, Trashy n’était pourtant prédestinée qu’à une seule représentation. « C’était censé être juste une fois, pour rire, et finalement, c’était bien trop l’fun! », se remémore son personnificateur.

De fil en aiguille, il s’est mis à produire non seulement ses costumes, mais aussi ses spectacles. « La drag, c’est multidisciplinaire. C’est le chapeau par-dessus tous les arts que j’avais envie d’essayer : musique, couture, maquillage, mise en scène, chorégraphie, organisation d’événement… »

En 2023, Trashy la Drag a mis sur pied une école de drag à Trois-Rivières afin de démocratiser la pratique. © Alexis Carrier

S’il ne vit pas entièrement de son art, c’est par choix, explique celui qui cache un col blanc sous son soutien-gorge pigeonnant. « J’apprécie la stabilité financière que m’apporte mon emploi de jour, même si c’est un bon défi d’allier les deux, au niveau du temps et de l’énergie. »

Il faut dire que pour Francis, la pratique ne s’arrête pas à la tombée du rideau : elle se transmet au suivant. En 2023, l’artiste a mis sur pied une école de drag à Trois-Rivières. Les cours — en ligne ou en présence — ne s’adressent pas qu’aux aspirantes, mais aussi aux curieux et curieuses. « Il y a des gens qui souhaitent l’essayer, ou simplement apprendre à se maquiller ou à marcher en talons hauts. » Mais l’idée, c’est de démocratiser cet art localement.

« En Mauricie, il y a moins d’opportunités, moins de drags, et les fans ont accès à une moins grande offre. Il manque aussi de lieux; les bars queers ont tous fermé », explique Gabry Elle. © Gabry Elle

Drag à contre-courant

Car il faut bien l’avouer : le terreau est un peu moins fertile en région pour les drags queens. « C’est difficile à estimer, mais on doit être une dizaine en Mauricie. Souvent, après avoir fait un petit bout ici, elles se relocalisent dans les grands centres », observe Francis Boisvert.

C’est le cas de Gabry Elle.

Originaire de Shawinigan, Gabriel Meagher-Gaudet est aujourd’hui établi à Québec, où son alter ego drag s’est taillé une place enviable sur la scène québécoise. Son parcours a pourtant commencé presque par accident, lorsqu’il remplace le rôle d’Edna Turnblad dans Hairspray, après des études au Randolph College for the Performing Arts, à Toronto. « J’ai toujours suivi des cours de chant et de danse, mais mon plan, c’était d’être un acteur traditionnel, en bonne et due forme. Quand la porte s’est ouverte, j’ai suivi la vague. »

« En région, comme ils ont accès à moins de choses, le public est toujours excité et agréable. » © Gabry Elle

Sous les traits (fardés d’une lourde couche d’ombre à paupières) de Gabry Elle, il a participé au docuréalité ILS de jours, ELLES de nuit et aux auditions de La Voix. L’artiste multidisciplinaire revient parfois en région le temps d’une soirée (qui affiche bien souvent complet). « En Mauricie, il y a moins d’opportunités, moins de drags, et les fans ont accès à une moins grande offre. Il manque aussi de lieux; les bars queers ont tous fermé », explique-t-il.

Même constat chez Trashy, qui a fait le choix (exigeant) de s’autoproduire : « Ce qu’il manque pour la vitalité de notre domaine en région, c’est un endroit qui engage des drags régulièrement. » Parce qu’en région, performer signifie souvent produire ses propres spectacles.

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Gabry Elle © Gabry Elle

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Trashy la Drag © Alexis Carrier

« La drag, c’est multidisciplinaire. C’est le chapeau par-dessus tous les arts que j’avais envie d’essayer : musique, couture, maquillage, mise en scène, chorégraphie, organisation d’événement… » – Trashy

« Ce qu’il manque pour la vitalité de notre domaine en région, c’est un endroit qui engage des drags régulièrement. » – Trashy la Drag © Alexis Carrier

La force des périphéries

Pourtant — et c’est là tout le paradoxe —, les limites du territoire deviennent parfois sa force. On pourrait croire le public des régions plus conservateur. Mais selon les deux artistes rencontrés, la réalité est plutôt à l’opposé.

« En région, les gens sont plus ouverts à la nouveauté », soutient Francis Boisvert. Selon lui, les grands centres imposent parfois certains codes. « Souvent, les drags sont plus formatées, plus léchées. Elles finissent parfois par toutes se ressembler. Ce sont les échos que j’ai », raconte celui qui se produit à l’extérieur — « mais c’est rare que je sorte! », glisse-t-il en riant. Ici, dit-il, il y a moins de pression. Son personnage revendique d’ailleurs une esthétique volontairement décalée, parfois un peu croche, avec « des fils qui dépassent » pour faire rire. « Et comme il y a moins de compétition, il y a moins de pression. »

Gabriel Meagher-Gaudet fait le même constat. « Dans les grands centres, les gens sont plus sélectifs, et par le fait même, un peu plus critiques. En région, comme ils ont accès à moins de choses, le public est toujours excité et agréable. »

L’artiste de Trois-Rivières, Trashy la Drag  © Alexis Carrier

Et les irréductibles?

Ça, on n’y échappe pas. Qu’on soit en ville ou en région.

« On sent tout de même un recul de l’ouverture en ce moment », se désole Gabriel Meagher-Gaudet. Un déclin qui n’est probablement pas étranger à la montée du masculinisme et de l’homophobie des dernières années. Et la drag passe parfois dans le tordeur. Parce qu’à tort, certaines personnes l’associent à la transidentité ou à une pratique de nature sexuelle. « Il faut garder en tête que c’est une forme d’art. J’enfile mon costume pour faire de la scène comme une danseuse de ballet va mettre ses pointes pour performer », image l’artiste derrière Gabry Elle.

Une comparaison qui replace la pratique là où elle se situe : du côté de la scène, du corps, du langage artistique.

Pour Francis Boisvert, cette citation d’Anne Dorval de passage au micro du balado Pas peu fières est un bon remède au marasme ambiant : « Il faut arriver à faire comprendre aux gens qui ne comprennent pas que des gens heureux, ça rend juste le monde meilleur. ».

« En Mauricie, il y a moins d’opportunités, moins de drags, et les fans ont accès à une moins grande offre. Il manque aussi de lieux; les bars queers ont tous fermé » – Gabry Elle

Un truc : Ne vous limitez pas à suivre vos salles de spectacle habituelles sur les médias sociaux. Suivez vos drags préférées pour être certain·es de ne pas manquer une occasion.

Laissez les préjugés au vestiaire. « Arrivez avec un sentiment d’ouverture. Ça va être un party, des fous rires, un bon moment où vous allez décrocher », dit Gabry Elle.

Vous n’êtes pas obligé·e d’aimer tous les numéros. « Les drags, c’est comme les chanteurs. Y’en a que vous aimerez, et d’autres pas. On a chacun·e nos univers et nos inspirations », rappelle Trashy la Drag. Et surtout : faites confiance à ce qui se passe sur scène. « Laissez-nous vous guider », conclut-elle.

Envie d’une soirée de plumes et de paillettes? Surveillez les prochaines sorties de Trashy la Drag dans la région, notamment dans le cadre du Festival La Quarence, du 21 au 24 mai. Plusieurs autres dates sur son site web. Gabry Elle sera pour sa part de retour sur les planches trifluviennes pour la 6e édition de DRAG, le 5 décembre 2026, au Cabaret de l’Amphithéâtre Cogeco.

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